Le XIXe siècle apparaît, dans le domaine de la musique et de l’art en général, comme particulièrement profus en terme de production. Musiciens et facteurs d’instruments rivalisèrent d’ingéniosité et de créativité pour produire œuvres et instruments novateurs, les seconds servant souvent les premières. L’harmonium illustre probablement à merveille cet état de fait. Issu du perfectionnement d’instruments existants, il est presque immédiatement plébiscité par de grands musiciens de l’époque, de Rossini à Tchaïkovski, en passant par César Franck.
Si cet instrument d’invention française éveille votre curiosité, vous trouverez sûrement dans l’article qui suit de quoi la satisfaire. Vous pouvez également consulter ces deux autres articles relatifs à l’harmonium :
L’harmonium, un orgue sans tuyaux
Bien que les notes rappellent celles des orgues, l’harmonium est dépourvu de tuyaux. Il est en fait doté d’une soufflerie que le joueur actionne via les pédales de l’instrument, faisant ainsi ingénieusement vibrer des anches libres, installées sur un sommier.
L’harmonium se compose des principaux éléments indiqués ci-dessous :
- Un ou deux claviers généralement de 61 notes, soit 5 octaves mais pouvant reproduire les sons de 9 octaves grâce aux différents jeux de anches !
- Deux pédales actionnant la soufflerie, laquelle fait vibrer les anches ;
- Des anches libres, une pour chaque note du clavier : petites languettes de tailles variables (permettant différents sons, les plus longues produisant un son plus grave, pour simplifier) de laiton qui vibrent sous l’effet du courant d’air produit par la soufflerie. Une ligne de anches est appelée un jeu et, classiquement, un harmonium en propose quatre et demi ;
- Un sommier à cases, invention qui fit l’objet d’un brevet spécifique de Debain et qui peut accueillir plusieurs jeux ;
- Une table des registres : au-dessus du ou des claviers, cet ensemble de tirants permet d’actionner tel ou tel jeu (c’est-à-dire, rangée de anches) de l’harmonium.

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Note : Pour un descriptif très documenté des éléments de l’harmonium, je vous recommande très vivement de consulter le site de l’association L’Harmonium français, très complet et visiblement l’œuvre de grands passionnés. Pour en savoir plus sur la composition de l’harmonium, je vous conseille en particulier la page suivante sur les éléments de l’harmonium. Le site est, en outre, très riche en illustrations et les explications s’avèrent accessibles malgré la relative complexité de cet instrument subtil. Vous y trouverez des informations uniques sur cet instrument mais également, par exemple, sur l’histoire des principaux facteurs d’harmoniums.
L’instrument connut, dans les décennies qui suivirent son invention, maints perfectionnements et servit de « base » à l’élaboration de nouveaux instruments comme l’harmonium-célesta, instrument à vent (comme l’harmonium) et à percussion (comme le célesta) doté de deux claviers, œuvre d’Auguste Victor Mustel.
La genèse de l’harmonium
Si le Français Alexandre-François Debain, dont nous allons largement parler plus bas, est unanimement reconnu comme l’inventeur de l’harmonium, il convient pour être exact de souligner que le principe de fonctionnement de cet instrument, les anches libres actionnées par le souffle (d’un soufflet ou d’un homme) existait bien avant l’harmonium.
Le sheng, à l’origine des harmoniums
Si l’harmonium « européen » est breveté par Debain, il convient de préciser que le principe de l’harmonium, orgue sans tuyaux et à anches libres, existait bien avant lui. On parlera d’ici peu des harmoniums américains et indiens mais, pour eux comme pour celui de Debain, des origines chinoises relèvent d’une évidence. En effet, les historiens de la musique s’accordent à considérer le sheng chinois comme, sinon un harmonium en tant que tel, l’instrument précurseur qui inspira tout. De ce point de vue, on peut considérer que, si l’harmonium connut un destin international, comme nous le verrons plus bas, sa genèse l’était aussi.

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D’apparence, le sheng est bien différent de l’harmonium. Il s’agit à l’origine d’un orgue à bouche pourvu de 17 tuyaux au sein desquels, et c’est ce qui le rapproche de l’harmonium, on trouve des anches libres, lesquelles produisent leurs sons sous le souffle du musicien. Très répandu surtout au sud-est du contient asiatique, l’un de ces instruments, rapporté en Russie durant les années 1770, a dû inspirer musiciens, luthiers et autres facteurs d’orgues. Il y a fort à parier que, de proche en proche, c’est bien au sheng qu’on doit la naissance de l’harmonium.
Les « proto harmoniums »
Avant que l’harmonium ne fût breveté par Debain, quelques autres apportèrent leur pierre à l’édifice, probablement inspiré par le sheng.
L’orgue expressif de Grenié
Ainsi, le facteur d’instruments Gabriel-Joseph Grenié mit au point et breveta, dès 1810, l’orgue expressif qu’on pourrait sans exagérer qualifier d’ancêtre de l’harmonium, pour filer la métaphore de l’évolution, de chaînon entre le sheng et l’harmonium puisque l’instrument de Grenié fut tout bonnement le premier instrument à clavier dont le son est produit par des anches libres, lesquelles sont surmontées de résonateurs qui sont absents des harmoniums au sens strict. L’orgue expressif de Grenié dispose aussi d’un jeu unique (un jeu étant, comme évoqué plus haut, une « rangée » de anches) quand l’harmonium en propose généralement, comme déjà évoqué, quatre et demi. En outre, l’instrument de Grenié propose une soufflerie ne pouvant être régulée au moyen de pédales, contrairement à l’harmonium.
Jugé trop complexe d’utilisation, l’orgue expressif de Grenié ne rencontra pas vraiment le succès, en tout cas commercialement parlant. Il inspira tout de même certains facteurs allemands qui proposèrent quelques instruments dérivés de celui-ci comme le physarmonica, petit piano rappelant ceux qui seront développés en Inde sur le modèle de l’harmonium (voir plus bas) ou l’aelodikon, dont le son est produit par des anches en roseau.
Le poïkilorgue de Cavaillé-Coll
Autre précurseur de l’harmonium, le poïkilorgue, aussi appelé « orgue expressif varié » fut conçut en 1830 par Aristide Cavaillé-Coll, facteur d’orgues, son père et son frère. Son nom provient de l’association des termes « poikilos », signifiant « de couleurs variées » ou encore « de diverses sortes » et, de façon plus évidente, « orgue ».
L’instrument est de taille modeste (un soixantaine de centimètres de profondeur et environ 106 de largeur) et semble davantage se destiner aux salons qu’aux églises ou salles de concert. Il est équipé de deux pédales, l’une actionnant la soufflerie, l’autre agissant sur les variations. Bientôt supplanté par l’harmonium qui offrait bien plus de possibilités, le poïkilorgue séduisit tout de même quelques compositeurs et en particulier Lefébure-Welly qui composa sa Fantaisie brillante sur des motifs de La Norma spécialement pour le poïkilorgue.
Debain, facteur et inventeur de l’harmonium
C ‘est en 1842 que le Français Alexandre-François Debain déposa le brevet de son harmonium. Debain n’a alors qu’une trentaine d’années. Debain naquit à Paris en 1809. Fils d’un peintre évantailliste, il débuta sa carrière comme apprenti orfèvre puis apprenti ébéniste et, enfin, facteur de pianos.
S’il démontra très tôt, paraît-il, une passion et une aptitude pour les mécaniques de toutes sortes, il bénéficia également de la bienveillance et du savoir d’inventeurs comme l’abbé Cabias dont il fit la connaissance lorsqu’il était au service de la maison Pape, dépositaire d’un brevet pour un sytème d’écriture simplifiée de la musique afin que celle-ci fût joué mécaniquement par un orgue. D’autres que le jeune Debain, âgé d’une vingtaine d’années lorsque l’abbé fit breveter son invention (en 1831), y trouvèrent un intérêt important puisque l’invention fut rachetée par la maison Daublaine-Callinet fondée et dirigée par André-Marie Daublaine (ingénieur) et Louis Callinet (facteur d’orgues), laquelle mit au point et breveta en 1836 l' »Orgue Simplifié« .
Alexandre-François, s’il ne participa pas à cette aventure, exploita de son côté le savoir de l’abbé et le perfectionna pour créer plusieurs systèmes mécaniques destinés à mettre en branle orgues et claviers divers. Par exemple l’antiphonel, dont nous parlons plus bas.
Tandis qu’il fonda sa première entreprise de facteur d’orgues dès 1834, la curiosité et l’inventivité de Debain se signalèrent encore alors qu’il épousa Jeanne Legris. En effet, il y a fort à parier que la fréquentation de son beau-père, fondeur de profession, lui inspira un cadre de piano en fer forgé qu’il fit breveter.
Si sa première entreprise fit faillite en 1837, la déconvenue n’entama pas son irrésistible intérêt pour l’invention, d’où qu’elle provînt. Ainsi, c’est cette fois son beau-frère qui l’inspira lorsqu’il mit un point final à la première version de son harmonium, en 1842. Debain racheta en effet le brevet de l’organino, petit orgue portatif à anches libres mis au point en 1839 par Alexandre Legris.
Ce fut un succès commercial et Debain persévéra, mettant au point plusieurs autres instruments et inventions musicales comme l’harmonicorde ou l’antiphonel qui, s’ils ne connurent pas le succès commercial de l’harmonium, suscitèrent l’admiration de ses contemporains les plus fameux dont les compositeurs Berlioz ou Auber.
Un instrument plébiscité dès son invention
Apprécié des compositeurs…
L’harmonium ne tarda pas à séduire maints compositeurs. Si sa proximité avec l’orgue en fait l’instrument de musiques sacrées, il sert aussi des œuvres profanes.
Dès 1844, Berlioz compose Trois pièces pour orgue-mélodium. Comme indiqué plus bas, l’appellation « orgues-mélodium » désigne les harmoniums produits par l’entreprise Alexandre Père & Fils.
Saint-Saëns lui dédia Trois morceaux pour harmonium op.1 en 1852 et 6 Duos pour harmonium et piano op. 8 cinq ans plus tard.
Gioachino Rossini compose également sa Petite messe solennelle laquelle doit être interprétée par un chœur, deux pianos et un harmonium. L’œuvre est jouée pour la première fois à Paris en 1864.
Retrouvez ci-dessous l’interprétation de ce morceau par la pianiste et harmoniumiste Artis Wodehouse qui joue ici sur un harmonium Mustel.
En 1865, le compositeur belge César Franck publie une œuvre pour un duo de piano et d’harmonium : Prélude, Fugue et Variation. Il s’agit là de sa première œuvre offrant la part belle à cet instrument avant de remanier le morceau pour une interprétation au piano seul. Le natif de Liège entreprit même à la fin de sa vie de composer un centaine de pièces pour cet instrument. La mort l’emporta avant qu’il n’allât au bout de cet ambitieux projet (il ne composa que 63 pièces).
Retrouvez ci-dessous l’interprétation de Prelude, Fugue et Variation, Op.18, par Joris Verdin à l’Harmonium et Arthur Schoonderwoord au piano.
Dans la première moitié du XXe siècle, l’harmonium continua de séduire plusieurs compositeurs, dont Gaston Litaize, Guy Ropartz ou Arthur Honegger.
…et des facteurs d’instruments
La ruée vers l’harmonium
Comme témoignage du succès de l’instrument, on peut, outre les œuvres précédemment citées qui le mirent à l’honneur, constater le nombre important de facteurs célèbres qui en proposèrent des modèles et des évolutions. On peut ainsi citer la célèbre famille Mustel qui contribua grandement à améliorer l’instrument (et qui inventa au passage le célesta). L’entreprise Alexandre Père & Fils fut quant à elle fondée juste après que le brevet de l’harmonium fut déposé. Le potentiel commercial de l’harmonium n’échappa guère à Jacob Alexandre, déjà fabricant d’harmonicas et d’accordéons. Lui et son fils Édouard proposèrent, avec l’offre commerciale très concurrentielle de « l’orgue à cent francs » des orgues-mélodium, en fait des harmoniums renommés comme tels, l’appellation initiale étant brevetée par son inventeur. Il y a fort à penser que les prix attractifs des « orgues-mélodium » Alexandre permirent de populariser encore l’instrument.
Le facteur Debain, l’innovant Mustel et l’entreprenant Alexandre composèrent un trio de fabricants d’harmoniums qui prospéra de longues années.
Le procès en contrefaçon de Debain
La « ruée vers l’harmonium » observable à la nuée de facteurs, nouvellement créés ou plus anciens, qui consacrèrent tout ou partie de leur production à cet orgue sans tuyaux, ne fut pas sans quelques disputes dont certaines furent portées devant la Cour. Debain vit en particulier d’un mauvais œil la production d’orgues-mélodium de la maison Alexandre Père et Fils.
En effet le subterfuge consistant à renommer l’harmonium ne suffit pas à empêcher Debain de poursuivre Alexandre pour contrefaçon, estimant l’orgue-mélodium trop proche de l’harmonium. Le père de l’harmonium assigna aussi en justice deux autres facteurs coupables selon lui de s’être accaparés la technologie brevetée de l’harmonium. Ainsi se tint, entre 1842 et 1845, un procès opposant Debain à Alexandre, mais aussi Léon Marix et Francesco Bruni.
C’est un élément essentiel de l’harmonium que, affirma Debain, Marix et Bruni avaient indûment reproduit : le sommier à cases qui peut accueillir plusieurs jeux de anches libres pouvant être agitées ensemble ou séparément.
Né en Italie, Francesco Bruni effectua une partie de ses classes auprès du facteur renommé Pleyel mais aussi, comme Debain, chez Pape. Il fonda sa manufacture d’orgues en 1840. On lui doit l’invention de l’harmonista, sorte d’orgue pouvant se jouer à la manivelle ou au clavier.
Léon Marix naquit à Paris. D’abord professeur puis fabricant d’accordéons qu’il perfectionna en les dotant de nouvelles soupapes, il s’intéressa bientôt aux orgues expressifs. Il fonda avec son frère Mayer une éphémère fabrique puis, avec d’autres associés, se lança dans la fabrication d’harmoniums dont il se targua d’être le « seul inventeur ».
Une longue enquête s’ensuivit, émaillée de visites chez Marix ou Bruni, enquête à laquelle participa d’ailleurs en tant qu’expert Aristide Cavaillé-Col. Le procès donna raison à Debain, condamnant Marix et Bruni à voir tous leurs harmoniums saisis et à dédommager financièrement Debain. Quant aux litiges avec Alexandre, il semble que la proximité entre les deux hommes eût permis un accord amiable, Alexandre échappant aux lourdes condamnations qui frappèrent Marix et Bruni.
Un succès international
Si j’ai fait le choix d’orienter cet article sur l’harmonium de Debain, il convient, dans un souci de vérité historique, de mentionner également les inventions étrangères. Comme souvent, les inventions, dans la musique ou ailleurs, résultent de nombreuses avancées techniques qui ne se doivent pas à un seul inventeur. Toujours est-il que, qu’ils durent beaucoup à l’invention de Debain ou s’inspirèrent de certains de ces prédécesseurs comme l’orgue expressif de Grenié, des facteurs locaux mirent leur main à l’histoire riche de l’harmonium, créant des modèles inédits.
Les harmoniums américains
Bien que les Français firent beaucoup pour l’invention de l’harmonium et son perfectionnement, les facteurs d’orgues nord-américains apportèrent bientôt leur pierre à l’édifice. Au gré des divers perfectionnements apportés par les facteurs d’orgues Outre-Atlantique et, probablement, de la nécessité ou de la volonté de distinguer les modèles produits de la concurrence, les harmoniums produits au Canada et aux États-Unis furent baptisés différemment. Rappelons-nous des « orgues-mélodium » de la maison Alexandre & Fils, ainsi baptisé en raison du brevet déposé par Debain, y compris sur le terme « harmonium ». Outre-Atlantique, on désigne ainsi ces instruments orgues à pompes, orgues de salon ou encore orgues à consoles.
Les « harmoniums américains » se signalèrent par leur éclectisme. Si certains se destinaient à un usage de salon avec l’impératif de se fondre dans le mobilier, d’autres étaient conçus pour un usage itinérant, en témoignent diverses améliorations en ce sens, comme des pieds détachables ou des modèles réduits. Des modèles de grandes tailles, destinés aux auditoriums et églises furent également produits.
Des harmoniums en Inde et un harmonium indien
Il faut en outre préciser que l’harmonium connut un succès bien au-delà des frontières françaises. Son caractère pratique et ses sonorités proches de l’orgue en firent presque un instrument d’évangélisation pour les missionnaires et de célébration pour les colons du sous-continent indien. Plus pratique et résistant que l’orgue ou le clavecin, l’harmonium fut d’abord exporté en Inde avant qu’une manufacture y fût ouverte à Calcutta, en 1913.
En outre, il apparut à un luthier indien que les sonorités de l’harmonium pouvaient s’intégrer aux musiques indiennes. Fort de ce constat, Dwarkanath Ghosh mit au point l' »harmonium Bina« , adaptation locale de l’instrument, plus petit et dépourvu de soufflet et de pédale.

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Une postérité discrète aujourd’hui
Largement plébiscité par les grands noms de la musique classique dans la seconde moitié du XIXe siècle et, dans une moindre mesure, dans la première moitié du XXe, l’harmonium apparaît un peu délaissé dans l’Après-guerre. L’existence de l’association L’harmonium Français, dont on a parlé ci-dessus, en atteste probablement puisque sa raison d’être n’est autre que « la redécouverte de l’harmonium et de la musique de salon du XIXe siècle« .
On constate aisément la raréfaction de la production d’harmoniums par la fermeture d’acteurs historiques du marché ou l’arrêt de la production de cet instrument.
L’Entre-deux-guerres : produire après l’hécatombe
Après la Grande Guerre, le savoir-faire de l’instrument complexe qu’est l’harmonium se perdit alors que les directeurs des manufactures doivent composer avec l’hécatombe de 14-18, durant laquelle disparurent de nombreux ouvriers et autres contremaîtres. Le personnel décimé, les locaux parfois sinistrés et une certaine lassitude du public sonnèrent le glas de nombreuses fabriques. Par ailleurs, alors que la fée électricité continuait d’investir, comme depuis la la fin du XIXe siècle, les ménages français, mille perspectives surgirent, concernant les instruments de musique comme le reste.
Ainsi, la concomitance des affres de la guerre et l’impression d’un progrès irrésistible promis par l’électricité furent ainsi fatales à nombre de fabriques d’harmoniums. Il est à noter qu’indépendamment des effets de la guerre, le marché de l’harmonium dut faire face à une certaine saturation. Depuis les années 1840 de nombreux facteurs d’orgues « s’étaient mis » à l’harmonium. En outre, si l’on parle essentiellement de facteurs d’harmoniums parisiens, il faut préciser que des manufactures ouvrirent ailleurs en France, lesquelles dotèrent largement les églises et autres lieux de culte locaux. Citons, par exemple, la maison Anneessens et Fils à Halluin, les ateliers de Charles Bildé à Annecy ou encore la maison Roethinger à Strasbourg et Schiltigheim.
Il est donc assez logique que les lieux de culte se trouvèrent, au début du XXe siècle, largement pourvus, faisant fort logiquement baisser la demande.
Si elle survécut tout de même à la Grande Guerre, la maison Dumont & Lelièvre, fondée en 1874, illustre, par le nombre d’ouvriers qu’elle employa, les turbulences qui frappèrent les manufactures d’harmoniums. Au faîte de sa gloire qu’elle dut notamment à l’Orgue Harmoniphrasé, harmonium accessible essentiellement destiné aux églises, elle employait 70 ouvriers à la fin du XIXe siècle. Avant la guerre, on n’en comptait plus que 40. Au sortir de la Grande Guerre, il n’étaient plus que 25.
L’Après-guerre : un instrument dépassé
La plupart des facteurs d’harmoniums ayant survécu à l’Entre-deux-guerres fermèrent tour à tour leurs portes ou cessèrent la production d’harmoniums. On peut principalement attribuer cette sinistre tendance à l’avénement d’un nouvel instrument de musique.
Ainsi, si son caractère très innovant d’orgue sans tuyaux valut à l’harmonium un grand succès commercial dès les années 1840, c’est un autre instrument novateur qui lui vola la vedette et lui valut d’être peu à peu délaissé : l’orgue électrique. Au tournant des années 1950, emplies de promesses de musique électrique, et surtout 1960 où surgissent les premiers modèles, l’orgue révolutionné par l’électricité s’imposa en effet rapidement comme un modèle d’innovation et de praticité. Ses multiples fonctions, son entretien minimum et ses prix de vente qui baissèrent peu à peu firent bientôt passer l’harmonium pour une antiquité de moindre intérêt, en particulier pour les petites églises qui durant un siècle y avaient trouvé un remplaçant idéal aux orgues si onéreux à l’achat et à l’entretien.
En effet, en 1955, la maison Alexandre mit un terme à la fabrication des harmoniums. On estime sa production totale à 140 000 instruments, un chiffre qui en fait le facteur d’harmoniums le plus prolifique.
La maison Jules Richard et Cie, fondée en 1875, et reconnue pour la finesse de ses harmoniums tant d’un point de vue technique qu’esthétique, ferma ses portes en 1957.
La même année, la maison Dumont & Lelièvre, déjà largement éprouvée par la Première Guerre Mondiale, ferma ses portes.
En Alsace, la maison Roethinger, reconnue pour la qualité de ses harmoniums qui équipèrent maints lieux de culte de la région, cessa son activité en 1968, après avoir fourni pendant plusieurs décennies ses instruments aux églises trop modestes pour accueillir un orgue.
Le dernier facteur d’harmoniums à fermer ses portes fut, en 1984, la maison Kasriel, fondée en 1839. On estime sa production d’harmoniums à environ 75 000 instruments, la plaçant en deuxième position des fabricants les plus prolifiques, derrière la maison Alexandre.
