Hector Berlioz figure au panthéon de nos compositeurs nationaux, en témoignent les rues, écoles ou conservatoires de musique (le conservatoire municipal du Xe arrondissement de Paris ou encore celui de Bourgoin-Jallieu, non loin de sa ville natale de La Côte-Saint-André) qui portent son nom. S’il fait aujourd’hui plutôt consensus, le génie musical de Berlioz n’eut longtemps rien d’une évidence pour ses concitoyens jusqu’à pousser Berlioz à chercher reconnaissance et émoluments hors de France. La vie artistique du compositeur, émaillée d’échecs précoces et d’acclamations tardives, se nourrit aussi d’une vie sentimentale particulièrement tumultueuse voire tragique.
Cette courte biographie vous propose de voyager quelques instants dans la vie artistique et émotionnelle du grand compositeur. Et si vous souhaitez tester vos connaissances sur ce musicien méconnu, vous pouvez consulter le quizz sur Hector Berlioz.
1. Une vie artistique ardue
Une volonté ferme et précoce
Hector Berlioz se révèle, à bien des égards, différents des autres compositeurs célèbres. Son initiation à la musique passa, non pas par le piano, mais par la flûte, en particulier le flageolet, un instrument dont lui apprit à jouer son père puis un premier maître de musique, alors que le jeune Hector avait quatorze ans. Un deuxième maître de musique lui enseigna la guitare, deux ans plus tard.
D’abord interdit d’apprendre le piano…
Hector est le fils du célèbre médecin Louis Berlioz, auquel on doit l’introduction de l’acupuncture dans la médecine française. Ce dernier entendit longtemps voir son fils prendre sa succession. C’est pourquoi, bien qu’il lui eût appris les rudiments de la musique et permis de se perfectionner auprès de deux maîtres, le docteur Louis Berlioz n’envisageait pas de lui faire apprendre le piano, de crainte qu’il y prît trop goût, au détriment du destin de médecin qu’il lui réservait.
Si Hector consentit docilement à quitter sa région, après un bac ès Lettres obtenu à Grenoble, pour entamer des cours de médecine à Paris, l’appel de la musique ne tarda pas à le rattraper. Il composa d’abord une Messe Solennelle, qu’il fit jouer à l’église Saint-Roch mais qui ne rencontra pas le succès. Il en fut de même pour sa participation au Prix de Rome. En 1826, il ne parvint pas à passer l’étape préliminaire et ne put donc présenter sa cantate. En 1827, La Mort d’Orphée lui vaut d’être éliminé. Berlioz ne s’en laissa pas compter et concourut de nouveau en 1828, avec Herminie, puis en 1829 avec Cléopâtre et en 1830, avec Sardanapale. C’est cette dernière cantate qui lui valut, après quatre échecs, d’être récompensé du Prix de Rome. Conformément au règlement, Sardanapale fut jouée publiquement deux mois après le succès de son auteur. L’obtention du prix lui vaudra aussi de devoir séjourner à la Villa Médicis de Rome, l’obligeant à quitter un temps la capitale, à contrecœur.
… Persévère et devient officiellement musicien
Forcé de constater l’obsession de son enfant pour la musique, son père n’attendit pas ce succès pour consentir à laisser finalement son fils entrer au Conservatoire de Paris dès 1826 alors qu’il avait déjà 22 ans. Sa mère, moins conciliante, tenta quant à elle de dissuader son fils avec véhémence. Berlioz dressa ainsi dans ses Mémoires (1870) le portrait d’une « méchante mère », usant de chantage affectif pour l’empêcher d’embrasser une carrière musicale.
Au conservatoire, Berlioz suivit les enseignement de Jean-François Lesueur, célèbre compositeur de son temps.
Des débuts français peu convaincants
Si Berlioz parvint finalement à lier son destin à la musique, il lui fallut beaucoup de temps et d’énergie pour acquérir la notoriété que nous lui connaissons actuellement.
Apprécié en tant que chef d’orchestre, il l’était moins en tant que compositeur. En outre, les publics belges, anglais, allemands, hongrois ou russes le plébiscitèrent bien davantage que celui de son pays. La carrière de Berlioz est donc jalonnée d’escales plus ou moins longues à l’étranger :
- En Angleterre, il dirigea quelque temps l’orchestre du théâtre Dury Lane, rebâti en 1812 après un incendie, dans le quartier londonien de Covent Garden
- En Russie, il effectua des tournées triomphales qui lui valurent d’être remarqué par la grande-duchesse Hélène, laquelle le logea dans son palais de Saint-Pétersbourg et lui offrit, en 1847, de présenter ses œuvres (Le Carnaval romain et la Symphonie funèbre et triomphale, notamment) à l’Assemblée de la noblesse russe, avec un succès retentissant.

Un succès tardif en France
En France, le succès arriva plus tardivement, au retour des son séjour en Russie. Si la Damnation de Faust ne rencontra pas le succès, l’Enfance du Christ (1854) et le Te Deum (1855) lui valurent un succès critique et public. D’un point de vue professionnel, Berlioz acquiert un statut important en devenant bibliothécaire du Conservatoire de Paris et en étant élu à l’Institut de France, cette institution prestigieuse composée de l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts, l’Académie des sciences morales et politiques. Il y remplace, en 1856, le compositeur Adolphe Adam.
Bien qu’achevée en 1858, son opéra en cinq actes Les Troyens, que nombre de critiques considèrent comme son œuvre majeure, ne fut pas joué dans l’immédiat, jugé trop long. Ce n’est qu’en 1863 et dans une version allégée qu’en fut donnée la première représentation publique.
Au début des années 1860, Berlioz se lance dans l’écriture et la composition de l’opéra comique Béatrice et Bénédict, dont la première fut jouée en Allemagne. S’ensuit une nouvelle tournée en Russie qui lui vaut un nouveau triomphe. C’est en quelque sorte le chant du cygne puisqu’en 1868, à soixante ans passés, Berlioz chute par deux fois alors qu’il explore Nice. Bien qu’il y survécût un temps, il est vraisemblable que la congestion cérébrale contractée en ces occasions fut la cause de son décès, un an plus tard à Paris.
2. Des amours contrariées
Si la carrière musicale de Berlioz n’est pas exempte d’écueils qu’il parvint à surmonter brillamment, sa vie privée fut des plus tragiques, laissant un Berlioz seul, triste et opiomane.
Amour impossible, rompu ou endeuillé, la vie sentimentale de Berlioz paraît tristement conforme à son image de compositeur romantique.
Estelle, le premier amour
Ainsi, dès l’âge de 12 ans et ainsi qu’il le confia dans ses Mémoires des décennies plus tard, le jeune Hector s’éprend d’une dénommée Estelle, de 7 ans son aînée. Les deux êtres ne se lièrent jamais, bien que Berlioz, devenu vieux, lui propose de l’épouser alors qu’ils étaient tous deux veufs. En vain.
Marie Pleyel, l’amour trahi
Le jeune Berlioz du Conservatoire de Paris pensait probablement avoir trouvé dans Marie Moke, jeune belge elle aussi éprise de musique. Elle était pianiste et devint un prodige loué par un autre génie du piano, Franz Liszt, avec lequel elle donna une représentation à Vienne en 1839.
Cependant, l’idylle ne dura pas : alors que Berlioz avait gagné la Villa Médicis suite à l’obtention du Prix de Rome, Marie, vraisemblablement influencée par sa mère, le quitta. La pianiste belge (et, probablement, sa mère) lui préférait Camille Pleyel, fils aîné du facteur de piano du même nom (Ignace Pleyel). Elle l’épousa en 1831, prenant ainsi le nom de Marie Pleyel, sous lequel est est davantage connue.
Harriet, l’amour évanoui
En 1833, Hector Berlioz épousa l’actrice irlandaise Harriet Smithson, rencontrée à l’occasion d’une représentation de Hamlet (Berlioz est un admirateur convaincu de Shakespeare) au théâtre de l’Odéon. Ce coup de foudre frappa Berlioz en 1827 et il fallut au jeune compositeur entretenir un cour assidue pour obtenir sa main ! Il composa même pour elle sa Symphonie fantastique.
Les époux Berlioz s’installèrent à Montmartre puis rue de Londres. De leur union naquit un fils, l’année suivant leur mariage : Louis. Malgré cet heureux événement, le mariage de Berlioz ne tarda pas à battre de l’aile et le compositeur entama une liaison avec la cantatrice Marie Recio. Le couple se sépara mais sans divorcer (le divorce étant alors illégal jusqu’à la loi Naquet, en 1884). Berlioz emménagea alors avec Marie Recio, rue de Provence, en 1844. Dix ans plus tard, Harriet, à la beauté et au succès déclinants, rendit l’âme.
Marie Recio, l’amour en ménage
C’est au début des années 1840 que Marie Recio croisa la route de Berlioz. Les deux artistes collaboraient souvent alors que Marie fit ses débuts publics, malheureusement jugés calamiteux, à lOpéra-Comique. La relation professionnelle ne tarda pas à tourner à la romance et Marie accompagna Hector dans certains déplacements en Europe, alors que le compositeur était toujours marié et en ménage avec Harriet Smithson.
C’est en 1844 que la décision de faire ménage commun fut prise par le couple. Leur mariage intervint dix ans plus tard, en 1854, à la mort de l’infortunée Harriet. Le 13 juin 1862, Marie Recio s’éteignit, victime d’un problème de cœur. Berlioz pleure 20 ans de vie commune. Dans une lettre à sa sœur, il affirma se consoler avec la présence de son fils à ses côtés, un fils que son métier contraint bientôt à partir pour la Cochinchine, laissant son père à sa tristesse.
Louis, l’amour paternel au supplice
Comme son père avant lui, Louis Berlioz choisit en effet un chemin bien différent de celui de son père : il devint marin et même capitaine. Notons d’ailleurs que le père d’Hector, le docteur Louis Berlioz, avait également choisi une autre voie que son père, Louis-Joseph, avocat au Parlement du Dauphiné.
Comme indiqué plus haut, ses obligations professionnelles le contraignirent à laisser son père au deuil et à la solitude. C’est probablement un déchirement pour les deux hommes car, si Louis Berlioz tint rigueur à son père d’avoir laissé sa mère Harriet, il finit par lui vouer une admiration sans borne.
L’auteur et président de l’association Saint-Nazaire Histoire, Christian Morinière, a consacré un ouvrage* au capitaine au long cours Louis Berlioz. Il rapporte que le père et le fils s’écrivaient probablement « au moins une fois par semaine » et qu’on doit à Hector ces mots sur son fils : « Nous sommes comme deux jumeaux« .
Le destin du jeune Louis Berlioz se révélera à son tour des plus tragiques : il meurt de la fièvre jaune, à Cuba, le 5 juin 1867.
Deux fois veufs et privé de son fils unique, Hector Berlioz, seul et opiomane, s’éteint à Paris le 8 mars 1869.
3. Quelques citations d’Hector Berlioz

Outre son talent remarquable de musicien, la vie particulièrement éprouvante de Berlioz, d’un point de vue artistique et sentimental, l’aura probablement conduit à accéder à une certaine sagesse. Voici quelques citations pour vous en convaincre.
Sur la musique et sa carrière
Voici quelques citations du compositeur, offrant un certain éclairage quant à sa conception et son amour passionné pour la musique.
« La musique est libre ; elle fait ce qu’elle veut, et sans permission. »
Rapport pour l’Académie des sciences
« Laquelle des deux puissances peut élever l’homme aux plus sublimes hauteurs, l’amour ou la musique ? L’amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l’amour… Pourquoi séparer l’un de l’autre ? Ce sont les deux ailes de l’âme. »
Mémoires
« Il faut collectionner les pierres qu’on vous jette. C’est le début d’un piédestal. »
Citation attribuée au compositeur dans la biographie de Berlioz par Adolphe Jullien
Sur la France
Berlioz ne rencontra pas de succès rapide en France, loin s’en faut. De ses cinq tentatives pour gagner le Prix de Rome au conservatoire de Paris et aux années d’attente avant que ne soit donné Les Troyens en France, il a dû sembler à Berlioz que le public français ne l’aimait pas, au contraire des Russes, Allemands ou encore Anglais. Voici des citations qui témoignent d’un certain ressentiment du compositeur isérois vis-à-vis de son pays natal.
« En France, tout le monde adore la musique, mais personne ne l’aime. » et « On ne l’aime pas puisqu’on ne cherche pas à mieux la connaître. »
Deux citations communément attribuées à Berlioz
« La France, au point de vue musical, n’est qu’un pays de crétins et de gredins : il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. »
Lettre à son ami Joseph d’Ortigue, musicographe, critique et historien de la musique, le 15 mars 1848
4. En savoir plus sur Hector Berlioz
Ce modeste article vous a convaincu que la vie de Berlioz valait la peine d’être explorée ? Voici plusieurs moyens de vous aventurer davantage à la découverte d’un artiste innovant et romantique.
Quelques livres intéressants
Voici quelques ouvrages traitant de Berlioz, sa vie et son œuvre.
1. Mémoires d’Hector Berlioz (éditions Flammarion, collection Harmoniques, 2010) :
- Référence : 9782081250703
- 640 pages.
2. Berlioz de Bruno Messina (éditions Actes Sud, 2018), facile à lire bien que très documenté :
- Référence : 9782330116194
- 208 pages.
3. Berlioz de Claude Ballif (éditions Seuil 1968), l’ouvrage d’un auteur dont l’attrait pour la musique n’est pas le seul point commun avec Berlioz, notamment parce que se vocation artistique fut un peu contrariée par ses parents :
- Référence : 9782330114374
- 192 pages.
4. Berlioz de B à Z de Pierre-René Serna (éditions Van de Velde), un « bécédaire » sur la vie et l’œuvre de Berlioz :
- Référence : 978-2858683796
- 263 pages.
Le Musée Berlioz, à La Côte-Saint-André
Pour en savoir plus sur Hector Berlioz, je vous suggère de visiter le Musée Hector-Berlioz au 69, rue de la République à La Côte-Saint-André.
Pour contacter l’établissement par téléphone, composez le : 04 74 20 24 88.
Le musée est établi dans la maison natale du compositeur. Dans la famille Berlioz depuis 1730, la maison devient inhabitée à la mort du père de Berlioz, en 1848. Elle est vendue 1874 par les filles d’Adèle-Eugénie, l’une des trois sœurs du compositeur. Après avoir été vendue une nouvelle fois, la maison est finalement cédée gracieusement en 1932 à l’association des « Amis de Berlioz » pour en faire un musée.
Vous pourrez y visiter la chambre du compositeur et des pièces de collections diverses : objets ayant appartenus au musicien, manuscrits etc.
*Louis Berlioz capitaine au long cours, Saint-Nazaire 1862-1867 (Christian Morinière, auto-éd. La Basilique)
