Si la France compte aujourd’hui plusieurs centaines de conservatoires, la pratique et l’enseignement de la musique dans notre pays ont, on s’en doute, plusieurs siècles. Si l’on doit chercher, dans la riche histoire de France, la trace d’une première institution faisant la part belle à la pratique, l’enseignement et la représentation de la musique, il faut parler de l’Académie de musique et de poésie, fondée en 1570.
Sans rappeler un conservatoire à tout point de vue, ce projet pionnier joue sans doute un rôle fondateur dans la diffusion du savoir musical parmi les élites française d’alors et, partant de là, dans sa démocratisation. Pour en savoir plus sur la vie brève mais intense de la première académie de France, voici quelques lignes intéressantes.
Les débuts de l’Académie de musique et de poésie : le premier conservatoire ?
C’est en 1570 qu’est fondée la première académie de France, sous le règne de Charles IX. Bien qu’il fût emporté par une pleurésie à seulement 23 ans, le roi eut tout de même le temps de démontrer un certain goût pour les Lettres et les arts en général. Poète à ses heures, il produisit aussi un traité sur les chasses royales et assista avec enthousiasme à diverses représentations théâtrales dont la célèbre tragédie de Le Breton Adonis.
Le poète et musicien Baïf : le fondateur
Pour autant, ce n’est pas au souverain qu’on doit la fondation de la première académie du royaume mais au musicien Joachim Thibault de Courville et, surtout, au poète et musicien Jean-Antoine de Baïf. Ce dernier, fils de l’ambassadeur français à Venise, était probablement inspiré des diverses académies qui se formèrent dans plusieurs villes d’Italie, lorsqu’il se décida à mener cet ambitieux projet. Il était alors âgé de 38 ans et membre de la Pléiade, cercle poétique fameux dont faisait aussi partie Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay ou encore Pontus de Tyard pour ne citer qu’eux.

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On lui doit, notamment, de nombreux sonnets et chansons et certains érudits n’hésitent pas à lui attribuer la paternité d’un genre poétique et musical à part entière : la chansonnette mesurée à l’antique. Si son œuvre ne connut pas un succès retentissant, elle lui conféra tout de même une certaine postérité. Le compositeur français Charles Gounod mit ainsi son poème Ô ma belle rebelle ! en musique, en 1850.
Une projet adoubé par Charles IX
Avec l’objectif d’aider à la collaboration des poètes et des musiciens, c’est tout naturellement que l’établissement fut fondé par Baïf, familier de Ronsard ou du Bellay, en 1570, sous le nom d’Académie de musique et de poésie, une dénomination attestée par une lettre patente du roi. Bien que le Parlement vît d’un mauvais œil le projet de Baïf et Courville, craignant que le lieu devînt propice à toutes les décadences, le poète obtint tout de même l’assentiment du roi et une lettre patente signée de sa main, actant la fondation et le nom de l’Académie de musique et de poésie.
Le fonctionnement de l’Académie
Un lieu de rencontres
Poètes et musiciens se réunirent durant plusieurs années dans la maison de Baïf, sise rue des Fossés-Saint- Victor (actuellement une partie de la rue Thouin et de la rue du Cardinal Lemoine), au centre de la capitale.
Le roi, féru de musique, y venait chaque dimanche deux heures durant pour y écouter les compositions de Baïf. Le roi s’y entretint aussi avec de fins lettrés comme Ronsard qui discuta avec lui de l’élaboration de la Franciade, épopée (inachevée) dédiée à l’histoire du royaume de France et débutée à la demande du roi Henri II.
Un lieu de représentations
Les membres de l’Académie étaient de deux sortes : les auditeurs et les musiciens. Les premiers composaient le public et les seconds, ce qu’on appellerait probablement aujourd’hui les artistes.
Malgré leur dénomination sans équivoque pour aujourd’hui, tous les « musiciens » n’excellaient pas dans l’usage d’un instrument de musique. Ce terme désignait en effet indifféremment les joueurs d’instruments, les chanteurs, les savants, les poètes… Les joueurs d’instruments parmi les « musiciens » était dénommés « chantres ». On en comptait six. Les musiciens se produisaient ainsi devant les auditeurs, lesquels devaient s’acquitter d’une cotisation pour entretenir l’académie.
Le déclin
La mort prématurée du souverain fut sans doute la cause principale du déclin de l’Académie de musique et de poésie, en 1574. Pour autant, bien qu’elle perdît son auditeur le plus fameux, l’Académie bénéficia du soutien lointain de son successeur, le roi Henri III, parti à Cracovie pour des raisons politiques (le souverain fut roi de la République des deux Nations, alliance politique de la Pologne et de la Lituanie entre 1569 et 1595).

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L’Académie fut déménagée au Palais du Louvre et prit du même coup le nom d’Académie du Palais. Les représentations s’y tenait désormais deux fois par semaine et, sans que la musique ou la poésie en fussent écartées, les travaux philosophiques y occupèrent une place de premier choix alors que le poète et homme de confiance d’Henri III, Pibrac (alias Guy du Faur, seigneur de Pibrac) en prit la direction, en remplacement de Baïf.
La mort de Pibrac, en 1584 porte un coup violent l’Académie du Palais dont les séances ne furent ensuite plus tenues avec régularité. Malgré son enthousiasme pour l’établissement (il y créa un tournoi oratoire), le roi Henri III se vit contraint de la délaisser, accaparé par les guerres civiles et les querelles relatives à sa succession alors que ni lui ni son frère, mort la même année que Pibrac, n’ont d’enfant. À la mort de ce dernier, assassiné en août 1589 (un peu plus d’un mois avant Baïf, ruiné et malade), les séances cessèrent et, avec elle, l’Académie de Baïf et Pibrac.
Malgré sa vie tourmentée et brève, l’Académie de musique et de poésie joua un rôle prépondérant et reconnu de pionnière, instillant dans les esprits l’idée d’une institution de lettrés, savants et musiciens et en particulier dans celui de Richelieu, le principal fondateur de l’Académie française, inaugurée en 1635.
