Dressé à l’orée de la forêt amazonienne, le Théâtre Amazonas (Teatro Amazonas en portugais) témoigne d’un passé économique et culturel riche et ambitieux. Quiconque visite Manaus, surnommée le « Paris des Tropiques » à la Belle-Époque, arrêtera probablement sa marche pour admirer longuement l »Opéra de la jungle » dont des décennies d’abandon n’ont pas effacé la splendeur et la grâce.
D’un éclectisme assumé voire revendiqué, syncrétique des cultures amazoniennes et européennes, le Théâtre Amazonas fourmille de trésors étincelants ou dissimulés. Cet article a pour objectif de vous présenter quelques faits notables sur l’opulent Opéra de la jungle.
Un Opéra au rythme de sa ville
L’Âge d’or de Manaus
C’est le 31 décembre 1896, presque quinze ans après le lancement des travaux, qu’est inauguré le Teatro Amazonas. Alors, Manaus se voit en cité prospère, portée par le commerce du caoutchouc naturel, issu des innombrables hévéas amazoniens tout proches. La riche Europe et les États-Unis, pris par la fièvre de l’industrie automobile, sont avides de caoutchouc naturel qui sert à la production des courroies et autres pneumatiques. Dans leurs concessions, les seringueiros, ouvriers qui récoltent le latex, s’échinent à collecter la sève des arbres à caoutchouc au profit des « barons de caoutchouc » qui s’offrent une vie d’opulence. C’est dans ce contexte qu’est bâti notre Opéra dont le luxe évident n’est contrarié que par un système d’aération – nécessaire compte tenu de l’humidité des Tropiques – sophistiqué mais causant bien du désagrément. Passant sous les sièges, il rend les places glaciales.

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La fin de l’aventure du caoutchouc
L’époque dorée de Manaus et de son Opéra ne dure pas. Les arbres à caoutchouc, jusqu’alors endémiques de l’Amazonie peuvent finalement être cultivés ailleurs. Des agronomes anglais parviennent en effet, après des cultures en serres, à faire pousser l’hévéa amazonien en Indonésie et en Malaisie, dès le début des années 1910. C’est la fin de « l’aventure du caoutchouc » pour Manaus.
Le théâtre et la ville vivent alors des heures sombres et l' »Opéra de la jungle » doit fermer. Il semblerait qu’il faille attendre des décennies pour le voir revivre vraiment en dépit de quelques représentations épisodiques. Bien qu’il ait été restauré plusieurs fois (en 1929, 1974, 1988 et 1990), ses 701 places n’accueillent durablement de nouveaux spectateurs qu’au milieu des années 90.
La renaissance du Teatro Amazonas
C’est le gouverneur Amazonino Mendes qui, pour son deuxième mandat de gouverneur à la tête de l’état brésilien de l’Amazone, décide de redonner de sa superbe au Théâtre. Il le dote ainsi, en 1997, d’un orchestre, d’un chœur et d’un corps de ballet à demeure.

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Aujourd’hui, l’orchestre philarmonique de Manaus compte plus d’une cinquantaine de membres dont, surtout, des musiciens originaires d’Europe de l’Est. Le théâtre ouvrent ses portent à des événements musicaux ou artistiques, comme, en 2005, lors d’un concert du groupe de rock américain The White Stripes.
Il accueille également annuellement (depuis 2004) un festival de cinéma : le Festival mondial du film d’aventure de Manaus, qui fait la part belle aux thème d’écologie et de l’expédition. Les projections des films ont lieu dans l’Opéra.
Un Opéra qui inspire
Un décor de film
Au cœur de la forêt amazonienne, Manaus et son Opéra onirique s’avèrent, en effet, propices à l’aventure et au rêve. Le célèbre réalisateur allemand Werner Herzog partagea sans doute cet avis.
En effet, dix ans après Aguirre, la colère de Dieu (un film tourné à Cuzco, au Pérou, en 1972), il nourrit de nouveau sa fascination pour l’Amazonie mystérieuse en tournant, pour partie à Manaus, Fitzacarraldo (1982).
Dans ce film de 2h38, l’excentrique Klaus Kinski, déjà premier rôle dans Aguirre est rejoint par Claudia Cardinale et campe Brian Sweeney Fitzgerald, dit « Fitzcarraldo ». Ce fabriquant de pain de glace, féru d’art lyrique jusqu’à l’obsession, assiste, précisément dans la salle de l’Opéra de Manaus, à une représentation d’Ernani (un opéra de Verdi) dont le célèbre ténor napolitain Errico Caruso tient le rôle titre. Il ambitionne lui-même de bâtir son propre Opéra de la jungle, au sein de l’inextricable cité péruvienne d’Iquitos où il rêve de voir donner des œuvres de Verdi, interprétées par Caruso et Sarah Bernhardt. De cette ambition démesurée naît l’organisation d’un long périple sur l’Amazone capricieux et semé d’embuche.
Si l’histoire de ce film singulier vous intéresse, nous vous conseillons de visionner cette vidéo qui fourmille de détails et d’anecdotes, notamment sur la relation particulière entre Herzog et le truculent Kinski et les difficultés bien compréhensibles d’un tournage en Amazonie.
Un Opéra dans l’Opéra
Depuis 1971, l’Opéra est pourvu d’un musée, au deuxième étage. Vous y découvrirez, parmi les programmes d’époque, les vases de Chine ou d’Angleterre, une pièce plus récente mais des plus singulières : une réplique du Teatro Amazonas en briques de Lego. Composée de plus de 30 000 pièces de 7 couleurs, cette construction est conçue et assemblée dans les années 70 au siège de la société danoise Lego. Cette dernière a alors entrepris la représentation de monuments mondiaux célèbres.
Le modèle est ensuite envoyé à l’usine Lego de Manaus de l’époque (la fabrique de jouets fait alors partie des principales activités de la région). Après sa fermeture, l’usine de jouets de Manaus est acquise par la société Recofarma Industria do Amazonas qui découvre dans les locaux la petite merveille qui mesure toute de même 1,90 mètre de longueur, 1,15 mètre de largeur et culmine à 1,10 mètre.
Le modèle réduit est offert en 2001 au théâtre Amazonas. Cependant, il a fallu attendre l’année 2006, pour que le théâtre miniature s’offre aux yeux du public, dans le musée du théâtre.
Une salle d’Opéra très européenne et particulièrement française
Un Opéra un peu français
La rumeur raconte que l’Opéra de Manaus fut bâti pour y attirer la comédienne à la renommée mondiale Sarah Bernardt. Malheureusement rien n’indique qu’elle s’y soit jamais produite malgré les cachets pharaoniques qui lui ont été proposés, ni même qu’elle soit jamais allée en Amazonie. Peut-être est-ce pour séduire « la Divine » que le théâtre s’est paré d’atours très français et plus généralement européens.
En effet, un connaisseur reconnaîtra aisément dans la silhouette du Teatro Amazonas des allures d’Opéra Garnier, lequel fut inauguré une vingtaine d’années plus tôt à Paris.
C’est encore la France qui est célébrée au plafond de la salle principale qui montre à voir une fresque gigantesque figurant, en trompe-l’œil, la Tour Eiffel vue d’en dessous. La salle d’Opéra du « Paris des Tropiques » est remplie d’autres éléments qui ne manqueront pas d’évoquer la France.
Ainsi, les 36 000 tuiles vernissées qui ornent et protègent son dôme proviennent d’Alsace. De nombreux autres matériaux provenant de France ont servi à l’édification de ce joyau : le mobilier de style Louis XV vient de Paris, les rideaux, création de l’artiste Crispo do Amaral ont aussi été confectionnés dans la capitale française de même que le luminaire central, en cristal de France.
Des matériaux et savoir-faire européens
Symboles de raffinement à la Belle-Époque, les artisanats européens se trouvent partout dans les murs du Théâtre Amazonas, à l’éclectisme chatoyant.
Ainsi, les 198 lustres qui éclairent l’intérieur cossu du théâtre, sont taillés dans le marbre de Carrare et proviennent d’Italie et, pour 32 d’entre eux, de Murano. Les colonnes de Glasgow, les masques de tragédie grecs complètent le panorama très européen qu’offre l’intérieur du théâtre.
Un théâtre amazonien
Le Teatro Amazonas, s’il regarde vers l’Europe, n’en reste pas moins enraciné dans un territoire unique comme l’annoncent les tuiles colorées du dôme, aux trois couleurs du drapeau brésilien.

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La Rencontre des Eaux
C’est à la confluence du rio Solimões et du rio Negro, à une petite dizaine de kilomètres au sud-est des portes de Manaus que naît l’Amazone. L’endroit, surnommé par les locaux « La Rencontre des Eaux », donne à voir le spectacle saisissant de deux ondes aux couleurs caractéristiques – sombre et claire – se fondant, in fine, en une seule.

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Le Teatro Amazonas fait écho à ce lieu singulier : les rideaux (hormis le rideau de la scène) s’en veulent la représentation. Il en va de même pour certains parquets remarquables du théâtre qui alternent lattes sombres et claires pour rappeler la filiation de l’Amazone.
Antonio Carlos Gomes, une fierté nationale
Si vous assistez à une représentation au Théâtre Amazonas, il est conseillé d’arriver un peu en avance car le spectacle commence avant la levée du rideau. Sur celui-ci est figuré une scène de l’Opéra-ballet du compositeur brésilien, également une fierté nationale, Antonio Carlos Gomes : Il Guarani.
Gomes (1836-1896), dont l’Opéra de la jungle ne manque pas de rappeler la gloire via, par exemple, le buste sous les colonnades de la façade et un autre encore dans le vestibule, fait figure de fierté nationale au Brésil où il naquit et mourut bien que l’essentiel de sa carrière se déroula en Europe. C’est d’ailleurs au conservatoire Milan qu’il obtint son diplôme de compositeur, en 1866.
C’est encore à Milan qu’il compose son œuvre la plus renommée, Il Guarani, donc, inspirée du roman de l’écrivain brésilien José de Alancar, intitulé O Guarani. Cet opéra en quatre actes narre l’amour tragique de l’indien Guarani Peri et de la Blanche Cecilia, deux personnages représentés sur le rideau de la scène du Teatro Amazonas.
Représenté pour la première fois en mars 1970 à la Scala de Milan, Il Guarani fait l’unanimité et s’attire les éloges de Verdi lui-même, présent lors de la première. Pour saluer le talent du compositeur brésilien, le roi Victor-Emmanuel II le nomme Chevalier de la Couronne d’Italie.
Joué à Rio de Janeiro la même année devant l’Empereur Pierre II du Brésil, le succès d’Il Guarani ne se dément pas. Il sera, au cours des années 1870, joué sur de nombreuses scènes prestigieuses : à Florence, Trévise, Gênes, Bologne, Londres, Moscou ou encore Pittsburgh.

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En savoir plus sur le Teatro Amazonas
Pour découvrir une flopée de belles photos de l’extérieur et de l’intérieur de l’Opéra de la Jungle, rendez-vous sur : https://villevaudeassocs.typepad.fr/villevaude/manaus-le-teatro-amazonas.html
